Dans les manifestations syndicales ou politiques on voit souvent l'image de Che Guevara. Pourquoi? On le voyait déjà pendant les années 1970-1975 au cours des grandes "marches anti-atomiques" ou des manifestations de "solidarité Vietnam".
Je vous rappelle que la guerre du Vietnam qui s'est achevée en avril 1975 par la victoire du F.L.N. vietnamien et la défaite de l'armée américaine a coûté un million de morts au peuple vietnamien, victime de bombardements massifs, de la dioxine, des massacre de villages comme celui de My Lai.
Dans les manifestations des années 1970 à Bruxelles, on criait "Ho Ho Ho Chi Mink, Che Che Che Guevara". Ho Chi Mink, leader révolutionnaire vietnamien n'a pas gardé le prestige de Che Guevara. Son corps dans un mausolée à Hanoï est respecté mais il est inconnu aujourd'hui par les jeunes en Europe et il ne soulève plus l'enthousiasme des jeunes vietnamiens (dont 60% sont nés après 1975).
Pourquoi le prestige de Che Guevara lui survit-il à ce point? Est-ce son engagement révolutionnaire? Ou ses principes idéologiques et moraux?
Ernesto Guevara de la Serna est né a Rosario en Argentine le 14 juin 1928 dans une famille aisée.A deux ans il a une crise d'asthme, maladie qui le handicapera toute sa vie mais sans l'arrêter. Sa famille n'a pas de problèmes financiers et il fait des études à la faculté de médecine. L'Argentine est alors un pays prospère, peuplé d'immigrés européens. On y vit mieux qu'en Espagne ou au Portugal. L'Argentine actuelle, ruinée par ses dirigeants est devenue un pays pauvre et très endetté.
Entre 1950 et 1952 Ernesto Guevara parcourt à moto une partie du continent sud-américain. Il découvre l'existence des populations indiennes majoritaires, par exemple en Bolivie et au Pérou. Il découvre aussi la misère extrême des paysans pauvres souvent sans terre et celle des mineurs dans les mines d'étain en Bolivie. C'est un choc qui va décider des choix de sa vie.
En juin 1953 il est docteur en médecine. Il saurait s'installer et faire carrière. Il choisit la révolution! Il va au Guatemala, en Amérique centrale en été 1953. Il y rencontre et épouse Hilda Gadéa, une péruvienne en exil. Guevara s'engage aux côtés du colonel Arbenz, élu premier ministre du Guatemala au cours des seules élections démocratiques qu'ait jamais connu ce pays, peuplé d'Indiens Mayas comme la province du Chiapas au Mexique voisin.Le Guatemala presque tout entier est la propriété de la United Fruit Company (les fruits Libbys) qui contrôle le transport et le commerce des ananas et des bananes produites surtout au Honduras (Chiquita).
Arbenz et Arévalo veulent moderniser leur pays et donner aux paysans pauvres les terres incultes que la United Fruit a achetés à un prix dérisoire. Cette société capitaliste puissante obtient aussitôt l'appui du numéro 2 américain John Foster-Dulls, ennemi acharné de l'U.R.S.S. et du communisme.
La majorité des pays d'amérique latine sont alors dirigés par des dictateurs sanglants: Batista, Samoza, Trujillo, Perez Jimenez, etc. Ils vont appuyer à une conférence de l'organisation des États américains le projet de la C.I.A. de renverser Arbenz. Le 17 juin 1954 avec l'appui de l'aviation américaine, Castillo Armas, diplômé militaire des Etats-Unis, est lancé sur le Guatemala avec des mercenaires. Arbenz n'appelle pas les ouvriers et les paysans à se soulever contre les Etats-Unis. Il démissionne et part en exil. Guevara s'exile au Mexique. Armas rend les terres à l'united fruit et installe une dictature solide.
Le "colonel" Arbenz? Un progressiste? Pourtant l'armée est dans tous les pays la principale force sur laquelle s'appuie la classe dirigeante. Et on se souvient des colonels grec, du général Franco et en Argentine du général Videla.Pourtant il y a eu des officiers révolutionnaires le cas Arbenz n'est pas isolé. En Egypte en 1952 le colonel Nasser se dresse contre l'impérialisme et nationalise le canal de Suez. De 1984 à 1987 au Burkina Fasso, pays très pauvre au sud du Sahara, le capitaine Thomas Sankara veut mener son pays vers le socialisme. Il est assassiné en 1987. Et en Europe en avril 1974 au Portugal, la révolution des oeillets porte au pouvoir le colonel et amiral progressiste Otelo de Carvalho. Ce sont là des gens qui ont reçu une formation militaire mais aussi intellectuelle et qui veulent libérer leur pays du colonialisme ou -comme au Portugal- donner la liberté aux colonies et cesser de leur faire la guerre.Ils deviennent révolutionnaires à des degrés divers. Bien sûr d'autres révolutionnaires n'ont pas reçu de formation militaire, comme Lumumba, Ernesto Guevara, et Fidel Castro (avocat à l'époque).
En été 1954 Ernesto Guevara vit au Mexique avec Hilda. Ils auront une fille. En juillet 1955 il y rencontre Fidel Castro. celui-ci né en 1927, a été condamné puis exilé après l'échec le 26 juillet 1953 d'une attaque contre la caserne Moncada à La Havane, symbole de la dictature de Batista à Cuba, fantoche des américains.
Ensemble ils préparent une expédition à Cuba. Le 2 décembre 1956 ils sont à 80, mal armés mais décidés qui s'embarquent sur le yacht Granma, espérant susciter une insurrection. L'armée de Batista les attend et seuls 12 dont Fidel Castro et Ernesto Guevara parviennent à la Sierra Mastra couverte de forêts. Ernesto Guevara y trouvera le surnom de "Che". Ils développent dans la Sierra Mastra en deux ans une petite armée de guérilleros, formés à l'action par le "Che" (livre de doctrine militaire). Le 3 janvier 1959 le dictateur Batista s'enfuit et les révolutionnaires triomphent à La Havane. En juin 1959 Ernesto Guevara épouse sa seconde femme. Ils auront 4 enfants.
La réforme agraire décidée par les castristes, heurte les intérêts américains enrichis par la production de canne à sucre et des fameux cigares Havane, les Etats-Unis ripostent. Fidel répond en nationalisant les raffineries de pétrole américains. En novembre 1959 Guevara devient président de la banque centrale, puis en janvier 1961, ministre de l'industrie. L'U.R.S.S. décide d'aider Cuba mais à un prix élevé et le P.C. cubain est associé au pouvoir. Dans ces années là, Ernest Mandel à La Havane a une rencontre fraternelle avec Che Guevara.
Au début de 1964 commence l'intervention militaire américaine au sud-Vietnam. J'ai vu leurs avions et hélicoptères à Saïgon en juillet 1964. L'U.R.S.S. est réticente à aider les révolutionnaires sud-vietnamiens, le viet-cong.
Après un périple de 4 mois, en Afrique et en Asie, le 24 février 1965, Guevara rejoint à Alger la conférence contestataire dite "Tricontinentale". Le Che y prononce une dénonciation violente de l'égoïsme des pays dits "socialistes" dont l'U.R.S.S. qui n'accordent qu'une aide minime aux révolutions coloniales.
Très conscient de l'importance de la lutte des vietnamiens contre l'impérialisme américain, Guevara écrit alors ce texte où il dit qu'il faut "créer deux, trois, de nombreux vietnams" pour soutenir la révolution vietnamienne et obliger l'impérialisme à disperser ses forces.(Voir plus bas)
Pour concrétiser ce but, le Che, en mars 1965, quitte son ministère à Cuba, et part au Congo avec 136 volontaires. Il rencontre Kabila, mais la tentative de guérilla échoue. En 1966, rentré à Cuba, Che Guevara forme des guérilleros pour aller lutter en Bolivie.
En octobre 1966 le Che arrive clandestinement dans le sud très peu peuplé de la Bolivie et cherche à y créer une base en formant des militants. Le journaliste français Régis Debray réussit à aller le rencontrer là-bas. Il bavarde trop, il est arrêté puis le gouvernement bolivien envoie des troupes qui le 22 septembre 1967 encerclent le groupe de Guevara. Le 9 octobre 1967 le Che est blessé et capturé. Ordre immédiat de la C.I.A.: il est exécuté avec les autres captifs. Il avait 39 ans.
La personnalité de Che Guevara est-elle simplement celle d'un révolutionnaire engagé? Ses positions sont exprimées dans ses écrits.
* Il rejette totalement le capitalisme, sans concession, sans garder l'idée, chère aux membres des partis socialistes que quelque chose peut-être "le moindre mal".
* Il a la vision lucide que la lutte contre l'impérialisme est mondiale. Il en déduit la nécessité primordiale de l'internationalisme. Il faut dit-il "une armée prolétarienne internationale".
* Il s'oppose donc de front au nationalisme des partis communistes comme le P.C.F. de Maurice Thorez, le communisme-nationalisme serbe de Milosevic` ou celui, cambodgien de Pol Pot. Cet objectif d' unifier internationalement les forces qui luttent contre l'impérialisme, rejoint les objectifs de Karl Marx créant en 1864 la première internationale.
* Le Che veut lier le mouvement ouvrier traditionnel aux luttes du tiers-monde. Les manifestations anti-guerre américaine au Vietnam, tant en Europe qu'aux Etats-Unis contribueront bien-sûr à la victoire du peuple vietnamien en 1975.
* Il affirme que la révolution contre le colonialisme et le néo-colonialisme ne peut triompher que si elle unit des objectifs socialistes aux objectifs de libération et de démocratie. C'est ce que Trotsky avait proclamé dès sa jeunesse dans son analyse dite de "la révolution permanente".
Guevara a mis en avant de façon concrète l'idée qu'il faut créer des "foyers de révolution" dans le tiers-monde, installer des bases de guérillas. Ce volontarisme s'est révélé peu rentable en dehors de l'expérience cubaine, restée l'exception, et les foyers de guérillas, après une victoire éphémère au Nicaragua se sont éteints pour la plupart sans remporter de victoire. Seul un puissant mouvement populaire peut entraîner la victoire de la révolution. On ne peut la susciter de façon un peu artificielle.
Le rayonnement actuel du Che tient sans doute aussi, sinon principalement, à ses conceptions morales du militantisme, à son éthique. Il veut que se crée un "homme nouveau" libéré des résidus d'égoïsme présents chez tous même chez les révolutionnaires. Il veut empêcher au maximum le relâchement des idéaux et la corruption qu'engendre l'exercice du pouvoir. Après la victoire de la révolution, pour sauvegarder l'esprit révolutionnaire, il faut qu'à côté des stimulants matériels (les avancées du progrès social et du niveau de vie) existe aussi un "stimulant moral, le sens du devoir, la nouvelle conscience révolutionnaire", écrit-il (discours du 24 mars 1963).
Pas question non plus d'avantages matériels liés à une fonction occupée. Un salaire non majoré, une éligibilité permanente, une rotation des fonctions de cadres sont des garanties contre la bureaucratisation. Ainsi se recruteront des hommes et des femmes sans arrivisme. Il met en garde contre le danger, pour tous ceux qui exercent une fonction de permanent, de perdre le contact avec le travail en entreprise. La tradition des permanents (à temps plein) "est totalement négative" ajoute-t-il. En 1969 à La Havane il participait donc comme les autres guérilleros victorieux, aux heures de garde devant les locaux de réunions etc. Rappelons aussi que Guevara n'avait pas adopté une idéologie fleure ni chèvre choutiste. Il déclare "le militant du parti uni de la révolution est un marxiste; il doit connaître le marxisme et appliquer à son analyse le matérialisme dialectique pour interpréter correctement le monde".
Ces aspects moraux de la pensée du Che sont les plus importants. C'est ce que nous le rend proche, différent des autres dirigeants révolutionnaires arrivés au pouvoir et incrustés à un poste comme Fidel Castro par exemple.
Trente-cinq ans après sa mort le monde est bouleversé par des événements imprévus. L'effondrement de l'U.R.S.S. à partir de 1989, qui se situaient à gauche des partis socialistes englués dans le réformisme depuis près d'un siècle et dorénavant incapables de réaliser même des réformes notables. L'U.R.S.S.porteuse des espoirs révolutionnaires en 1917 et pendant les années 20, devient ensuite une monstrueuse caricature du communisme, devenue capitaliste. Même dirigés par des partis communistes la Chine et le Vietnam évoluent plus lentement dans le même sens. Leurs dirigeants associent pouvoir politique et accession à la propriété privée d'entreprises. Corruption et dérive capitaliste sont leur avenir probable sans réveil des masses, ouvriers et paysans pauvres.
Face à cette évolution le capitalisme continue à exercer le pouvoir sur les trois-quart de la planète et pénètre la Russie et la Chine. Le capitalisme de l'an 2002 poursuit sa concentration extrême des moyens de productions. L'industrie automobile mondiale ne compte plus qu'une douzaine de sociétés dans le monde dont cinq géantes. L'industrie de l'aviation est dominée par Boeing et Airbus à côté de deux plus petits producteurs Embraer et Bombardier. Bill Gates, l'homme le plus riche du monde contrôle l'essentiel de toute l'informatique. En 1960 un analyste écrivait qu'en 2000, quarante entreprises domineraient le monde. C'est à peu près chose faite.
La marchandisation transforme tout en marchandise. Les progrès rapides de la biologie préparent la vente de cellules vivantes régénératrices d'organes usés (grâce aux cellules-souches) aux plus fortunés des êtres humains.
Les conséquences de cet état de fait sont catastrophiques et le seront de plus en plus. Le partage des richesses est de plus en plus inéquitable et l'échelle des revenus s'acroit rapidement. L'accés à l'eau potable sera problématique dans 15 ans, 20 ans pour des populations entières ici ou là sur la planète. La misère extrême subsiste dans toute l'Afrique noire mais aussi en Afghanistan, en Irak, au Bangladesh, au Cambodge jusqu'il y a peu, à Haïti également. Les possédants méprisent dans leur vue à court terme les conséquences de la pollution et du gaspillage de l'énergie. L'atmosphére toute entière est menacée par l'augmentation du gaz carbonique qui provoque aussi la montée du niveau des mers.
Face à ce monde courant à la catastrophe écologique, que pouvons-nous faire? Inspirés par Guevara nous devons unir les force qui luttent ou sont prêtes à lutter contre le capitalisme. Nous avons besoin d'une organisation internationale à la fois démocratique et décidés à agir. La IVème internationale n'en est que l'embryon mais malgré sa faiblesse son rôle est essentiel. Elle est riche des expériences de luttes accumulées et de sa capacité d'analyses de toute la complexité des événements. A côté d'elle des forces nouvelles surgissent, et d'autre subsistent malgré tout.
Ces forces nouvelles qui naissent, prennent confiance en elles et veulent agir, on les a trouvées à Porto Alegre. On y a vu les représentants de masses dynamiques de paysans pauvres d'Amérique latine mais aussi d'ailleurs. La force des organisations syndicales même bureaucratisées et muselées par les dirigeants socialistes et chrétiens existe toujours. Certains écologistes voient enfin le lien entre les causes de la pollution et le capitalisme. La jeunesse séduite par ATTAC est sans aucun doute une source d'espoir appréciable.
Coordonner ces forces et les multiplier, sont les conditions nécessaire au changement de société mais la manière dont ce changement se produira n'apparaît plus aussi simple que jadis, quand on rêvait du "grand soir".
L'histoire a montré qu'une révolution socialiste victorieuse comme celle d'octobre 1917 n'a pas échappé à la bureaucratisation et a tourné le dos à tout ce qui était son idéal initial. En cause son isolement et son existence dans un pays arriéré de surcroît.
Il faut donc une montée en force de la contestation à l'échelle internationale pour préparer (également à l'échelle internationale) l'apparition de sociétés où le capitalisme déséquilibré ne parvient plus à exercer tout le pouvoir. Alors s'ouvre une période (brève sans doute) de double pouvoir, celui des contestataires face à celui des possédants.
Cette transformation sera l'aube de cette "révolution mondiale" tant désirée depuis 1848 et Karl Marx. Ce sera l'aube d'un monde qui pourra mettre fin à l'exploitation de l'écrasante majorité des êtres humains par une poignée de milliardaires tout-puissants.
Cet avenir-là, c'est celui que voulait réaliser Che Guevara. Cet avenir-là nous pouvons continuer à y croire et à le préparer.